08 janvier 2009

Vieux

Les vieux de mon enfance rurale avaient bien de la chance, ils mouraient jeunes, en pleine vie, si j’ose dire, pour la plupart : l’acharnement thérapeutique ne sévissait pas encore, tout au moins n’avait-il pas encore été généralisé. Atteindre septante ans, pardon soixante-dix ans tenait alors de l’exploit. Ils mouraient bien sainement usés par le travail, satisfaits, mission accomplie, plutôt sereins, nantis d’une robuste foi et d’un solide bon sens, au contact de bout en bout avec la nature, ne respectant et n’appréciant que plus aisément le cycle des saisons, des commencements et des fins, ils avaient dès lors assez de politesse et de délicatesse pour laisser la place aux jeunes, ils ne se faisaient pas prier, sportifs, ils partaient au premier coup de la grande faucheuse : il y avait peu de médecins de surcroît, et peu enclins à retenir à toute force, artificiellement, ceux qui avaient tout donné, ceux qui avaient bien mérité le vrai repos, la vraie retraite. Consciemment ou non, ils préféraient changer leur corps contre un tout neuf plutôt que de se laisser rafistoler indéfiniment et de n’en plus finir de mal vivre dans le mauvais confort de la solitude des mouroirs, plutôt que de s’éterniser, de faire languir les héritiers, de leur empoisonner la vie avec toute leur décrépitude et leur souffrance. Et puis surtout ils mouraient chez eux, entourés des leurs, après avoir participé jusqu’au bout à la vie de famille, aidant la descendance au maximum de leurs possibilités, s’occupant de leurs petits-enfants. Les maisons de retraite n’étaient que pour ceux qui n’avaient jamais vraiment vécu faute d’avoir été privés de pauvreté, pour ceux qui avaient été assez égoïstes pour pouvoir prolonger anormalement leur incarnation. Les vieux de mon enfance ne vidaient pas les caisses de pension et de mutuelle. Bref ils étaient sérieux et sages, et savez-vous la meilleure, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui on faisait grand cas de leur expérience et de leurs conseils, par là ils préparaient au mieux, au plus naturellement, sans secousses, leurs successeurs.

Posté par Zailm Numinos à 09:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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