11 janvier 2009

loufoque

Qu’y a-t-il de plus loufoque qu’un traité d’économie ? Réponse : un autre traité d’économie. Et aujourd’hui c’est plus évident que jamais !

Déjà que mes deux années de séjour universitaire m’avaient permis de découvrir cette loi fondamentale qui permet de se fabriquer à bon compte une façade intellectuelle et d’entrer dans le cercle des éminences grises pas pour autant nécessairement alcooliques : lire un traité scientifique, c’est en lire au moins cent à la fois, tant ils se distinguent peu les uns des autres à la vérité ; si du dernier-né on soustrait le recopiage à peine bien souvent rhabillé du contenu des précédents il ne reste plus grand-chose à lire. Tout ce qui compte en effet pour nombre de chercheurs et autres exégètes, c’est, beaucoup que moins que de trouver, de laisser une trace de leur passage sur terre, par exemple en y laissant leur nom sur une couverture de livre que de préférence la postérité s’arracherait. Tout l’art est donc de paraître apporter du neuf en changeant une virgule du traité précédent mais bien sûr pas la même virgule que les autres révolutionnaires, condition sine qua non ; il s’agit donc de bien s’entendre là-dessus, et le mieux, c’est pour éviter ce risque de se lancer bien témérairement dans une autre formulation de ce qui a déjà été exprimé cent mille fois, au cas bien sûr on ne serait pas non plus trop paresseux. Cette découverte on ne peut plus déterminante je la dois à ce professeur d’université intelligent que j’ai rencontré à l’université, mais si ça existe ! De toute façon si, par extraordinaire qu’il ne faut néanmoins pas exclure, il y avait réellement un peu de neuf dans un nouveau traité scientifique, cela se verrait tout de suite à la surabondance de nouveaux traités applaudissants ou protestants ou mixtes qu’il susciterait à sortir aussi brutalement de leur torpeur nombre de savants ou prétendus tels.

A cet égard la science économique détient tous les records, c’est, que je sache, c’est la seule science où vous pouvez dire une chose et son contraire dans la foulée sans paraître aucunement vous démentir.

Je n’oublierai par exemple jamais cet examen professionnel oral de promotion ultime et de culture générale et financière donnant à affronter un jury d’une dizaine de personnes qu’il est bon de qualifier généralement de compétentes. Compétentes en quoi ? Là, c’est déjà moins clair. Toujours est-il que siégeaient là deux professeurs d’université et surtout l’auteur relativement récent du dernier traité d’économie politique à la mode, outre bien sûr les têtes couronnées de mon administration, directeur général en tête, toutes tant qu’elles étaient bien évidemment adeptes inconditionnelles de celui de notre administration qui en son temps en avait été le messie auteur de l’évangile de ladite administration. Confrontation bientôt jubilatoire, une fois passé le stress d’entrée dû à cette longue attente partagée dans la salle d’attente couloir de la mort avec les autres candidats à la consécration qui eux commettaient pour la plupart l’erreur grave de prendre cette épreuve au sérieux, bref qui n’avaient pas encore compris qu’il n’y avait rien à comprendre dans tout ce fatras de théories plus strictement théoriques les unes que les autres. En pareille occurrence j’avais en effet sur eux un avantage considérable, cela même qui était universellement taxé de handicap grave, sinon irrémédiable, mon imagination et mon verbe de poète. Eh oui il m’avait suffi de l’adapter un peu, presque inconsciemment, au biotope dans lequel j’avais dû pénétrer, de flatter juste à propos la vedette écrivaine du cru, mon alter ego en somme, et de foncer tous mots dehors, jargon local prioritaire, quitte à me contredire au besoin mais sans en avoir l’air toujours, et, miracle de ravissement, cela fonctionna si bien que tout le monde entra dans mon jeu et que mon examen se transforma bientôt en débat télévisé où tout le monde parle en même temps pour ne rien dire, sûr à tout coup d’apporter la note personnelle décisive et mémorable. Autant dire que je réussis brillamment ce que moi-même j’avais presque oublié qu’il en était un ; plus modestement, je crois surtout que j’avais utilement diverti tous ces malheureux d’une longue suite bien fastidieuse de propos peureusement et potachiquement conformes à mourir. Après coup je m’en voulais seulement d’avoir pu avoir eu peur de tous ces « monstres » avant de me présenter devant eux mais aussi j’avais bien dû reconnaître que ce stress avait ainsi surexcité autant ma logorrhée autant que ma vessie. Faites peur à un timide supertaiseux et contre toute attente et toute norme il devient intarissable. Comment du reste peut-on échouer à un examen de science économique ? Ce doit être assez compliqué à mon sens, pour tout dire c’est pour moi l’antiexploit type, comme tel requérant des qualités exceptionnelles que je n’ai pas.

Aussi ne saurais-je assez conseiller à mes collègues écrivains en mal de lecteurs de se lancer dans la rédaction d’un traité d’économie, c’est le même métier, l’écrivain ment tout le temps comme l’économiste mais à ceci près que le premier agit de la sorte dans le but louable d’emporter son lecteur dans la beauté quand l’autre ne peut que le maintenir au ras de la matière de son écrit, à savoir la matière. Le genre d’opportunité on ne peut plus opportune aujourd’hui où l’actualité économique s’avère on ne peut plus « fantastique », il suffit juste de se décomplexer et de cesser de croire que les spécialistes de la chose y connaissent quelque chose. Au bout de cet effort d’imagination la succulente récompense le faisant oublier est garantie: voir votre traité prendre sa place en queue de la file des innombrables ouvrages de référence pieusement répertoriés par les ordinateurs bibliothécaires universitaires ; le nec plus ultra, donner ainsi naissance à toute une série de nouveaux ouvrages se faisant un bonheur de révolutionnairement réagir à vos originalités révolutionnaires aussi originalement révolutionnaires que les milliers de précédentes. Reste que le fin du fin serait évidemment d’écrire quelque temps plus tard, quand le soufflé commencerait à retomber, un autre traité d’économie soutenant la thèse contraire ou à peu près, mais de préférence sous pseudonyme bien sûr. Quel plus beau divertissement littéraire que celui-là ?

Posté par Zailm Numinos à 08:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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